[Écriture] Souvenirs liés au tableau de Juan Gris, "Fantômas" (1915) (façon Georges Perec)



        J’ai trois souvenirs de ma conquête de la langue française.

      Le premier est le plus simple : Nous sommes dans une salle de classe. On prend notre petit déjeuner, rassemblés autour de la grande table en bois. C’est rigolo, c’est comme jouer à la dînette dans la cour de récréation, sauf qu’ici, tout est vrai, même les fruits dans le saladier. Après le repas, on commence un nouvel atelier. On découpe les lettres de notre nom dans des journaux que l’on colle ensuite sur une feuille blanche. L’odeur forte de la colle se mélange à celle du journal. Nous cherchons chacun les plus belles écritures. On se chamaille pour avoir les rares pages en couleurs.

      Le second est le plus fort : La maîtresse d’école nous fait lire le passage d'un livre, chacun à tour de rôle, par ordre alphabétique. Comme je suis la dernière de la liste, je peux deviner sans aucun mal la partie qui va m'être attribuée. Arrive pourtant mon tour et je bute aujourd'hui encore sur un mot : singe se transforme en cygne malgré moi. Suite à ceci, je commence à suivre des leçons d’orthophonie, mais je n’en comprends pas très bien l’utilité. Ma seule motivation, c'est qu’à la fin de chaque séance, je m’arrête sur la place du marché qui se trouve à proximité. Et comme toujours, je fais des pieds et des mains à ma maman pour acheter des bonbons que je distribue à mes camarades une fois arrivée à l’école. Les mois s’enchainent sous forme d’exercices techniques et ludiques, l'orthophoniste me met à l’écoute de certains sons que je dois identifier. Changeant la face encore et encore de cette vieille cassette audio, elle se s'arrête pas tant que je confonds encore les syllabes "do" et "bo". Le calcul mental est mon plus grand ennemi. Un beau jour, le calvaire se termine : j'identifie et différencie correctement le "f" de Fantômas et le "v" de vampire. Je ne retourne plus là-bas. Mais je suis triste car ma mère m’oblige également à dire adieu au marchand de bonbons.

      Le troisième est le plus clair : Mon année de cinquième reste en moi indélébile, tout comme le souvenir du caractère sévère et borné de mon professeur de français. Elle était l'une de celles qui tourmentait un élève tant que celui-ci n'avait pu donner la réponse attendue et je me demande encore si seul le hasard a voulu que mon sort tombe entre ses mains. Forcée d'assister à ses cours de soutien durant une grande partie de cette année scolaire, les longues et interminables minutes que j’avais vécu devant son tableau furent sans aucun doute les plus abominables de mon existence. Sur les visages de mes camarades, quant à eux soulagés de ne pas être cible de cet acharnement éducatif, il m’a pourtant semblé déceler une sorte de compassion et même peut être un peu d’admiration. Je haïssais ce sentiment de commisération et j’en venais  même à tous les détester. Alors, je restais là, devant ce tableau. Dans ma main, toujours cette même craie jaune, parfois verte, si douce, qui me salissait néanmoins les mains… J’essayais de trouver un quelconque échappatoire pour m’empêcher de faire crisser le bâtonnet de calcaire sur ce panneau mural noir. Pourtant, cette enseignante était la personne qui m'avait permis de découvrir mon amour pour l’écriture, chaque fois que je lui rendais mes textes, elle corrigeait soigneusement mes fautes d’orthographe et de grammaire. C’est ainsi que j’ai finalement compris l'utilité de développer mon écriture et saisi l’importance de la phase de recherche. Sachant que j’allai changer d’établissement à la fin de l’année, mon professeur de français m'avait remis une lettre avant mon départ. Dans celle-ci, elle m’avouait son impression sur le fait que je laissais seulement mon côté positif parler dans mon écriture. Elle écrivait également qu'exprimer mes sentiments négatifs, ma tristesse ou ma colère pouvaient permettre aux lecteurs de voir de nouvelles facettes de ma personnalité et malgré ceci, il y avait toujours un moyen de garder en moi une part de mystère. "Mais tu dois continuer à écrire, coûte que coûte !" était la phrase qui clôturait son courrier.


Avril 2011.

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