[Exposé] Christopher Baker, "Murmur Study" (2009)





Murmur Study
2009
Christopher Baker 

Introduction  

       Depuis sa création, l’usage d’internet a considérablement évolué : occupant d’abord une fonction exclusivement militaire, elle s’est par la suite convertie en fonction scientifique et récréative. Modifiant totalement notre façon de voir le monde, le temps et l'espace, elle nous permet à présent de communiquer avec une ou plusieurs personnes, quelque soit l’heure ou le lieu.

       Les bouleversements des moyens de communication n'ont jamais laissé de marbre les contemporains et, à plus forte raison, les intellectuels. Ainsi, en 1932, Bertholt Brecht souligne dans son essai "La Radio comme un appareil de communication" une idée selon laquelle les télécommunications peuvent devenir un médium artistique. 

       Bien plus tard, en 1993, Paul Virilio (urbaniste et essayiste français) parlera quant à lui de l’arrivée du virtuel comme l’apparition d’une nouvelle ère : l’ère de la logique paradoxale. Je cite :

       "Ce nouveau type d'images donne la priorité à la vitesse sur la race humaine, au virtuel sur le réel, et transforme notre notion de la réalité en quelque chose de donné à la construction." (Citation de Virilio reprise par Eduardo Kac "Telepresence Art" (1993), dans Art and Electronic Media, p.236)

       Pour Paul Virilio, la vitesse du langage des images dénature les facultés d’analyse et les rapports humains. Cette vitesse technologique désormais supérieure au temps humain mène tout droit à une autodestruction politique, sociale et peut-être physique de l’homme.

       Mediums artistiques pour les uns, sources de craintes et d'inquiétudes pour les autres,  les moyens de communication virtuels sont traversés par ce paradoxe continu. Cette tension a particulièrement intéressé Christopher Baker, notamment à travers son installation "Murmur Study" que je vais à présent vous présenter. 

1 ) Présentation de l’artiste et de l’œuvre


 

       Ma problématique est donc la suivante : Comment l'artiste s'empare du thème de la communication virtuelle ? De quelle façon l'œuvre de Christopher Baker interpelle le spectateur ?

       Murmur Study (ou l’étude des murmures) est une œuvre conceptuelle de l’artiste Christopher Baker  qui a travaillé en collaboration avec Márton András Juhász et Budapest Kitchen. L’installation a été présentée pour la première fois au Festival Spark 2009 et elle a par la suite reçu plusieurs distinctions internationales dans des festivals, galeries et musées.

       En plus d’être artiste au Kitchen Budapest (un laboratoire d’expérimentation des arts médiatiques situé en Hongrie) il faut également noter que Christopher Baker a auparavant travaillé dans le domaine scientifique et plus précisément dans le développement des interfaces cerveau-ordinateur à l’Université du Minnesota. 

       Ses connaissances  scientifiques lui ont permis d’exploiter le langage de programmation Java afin de  mettre au point un logiciel de contrôle permettant de faire fonctionner plusieurs imprimantes à l’aide d’un seul ordinateur, mais aussi de les connecter directement à Internet. L’installation se compose de 30 imprimantes thermiques Epson TM-T20 qui sont reliées chacune à des concentrateurs USB 2.0 branchés en série. A l’aide du logiciel Murmur Study qui surveille en temps réel les mises-à-jour des internautes contenues sur les messageries de micro-blogging, les résultats des mots-clés auparavant définis par l’artiste sont imprimés de manière quasi continuelle sur du papier thermique, créant ainsi un projet d’art in progress. 

      Murmur Study ressemble à une version sophistiquée de l'installation News, crée en 1969 par Hans Haacke


       Elle se composait d’un téléscripteur qui recevait et imprimait les nouvelles locales, nationales et internationales en temps réel. Il s’agissait d’un moyen de critiquer le côté éphémère des "dernières nouvelles" et l’impact dû au défilement incessant de l’actualité et donc de démocratiser la consommation et le partage de médias. 

2) Les données numériques : Une persistance insignifiante 

       Avec cette installation, Christopher Baker interroge une certaine futilité de l'époque en sélectionnant des messages émotionnels, le plus souvent sous forme d’onomatopées qui se succèdent. Il faut dire qu’avec l’avènement des réseaux sociaux, le problème des blogs et leurs "pages" qui ne sont plus alimentées au bout de 10 jours fautes d’événements personnels est en partie résolu. En tenant compte d’une limitation de 140 caractères, Twitter nous propose de parler de soi à travers des mots. Plus simple à alimenter quotidiennement et enclin à accueillir de la micro-information, il n’est pourtant pas rare que l’on se demande ce que l’on peut dire si l’on a rien à dire. C’est ainsi que des millions de personnes postent des messages insignifiants qui sont diffusés seconde par seconde sur la toile. Aussi bien pour sa commodité que par son contenu futile, Twitter est devenu un symbole de simplicité qui illustre parfaitement le flux d’informations et d’émotions continues impossibles à suivre. Néanmoins, chacun prend  plaisir à les lire... 

       Le contraste ironique qui existe entre le vide de signification de ces messages et leur rémanence est parfaitement représentée dans cette installation : ces pensées simplistes sont réinscrites dans l’espace physique, s’accumulent sur le sol et sombrent finalement dans l’oubli.  Il s’agit d’une manière pour l’artiste de nous rappeler qu’à l’inverse des conversations en dehors d'Internet, ces pensées insignifiantes sont accumulées, archivées et indexées numériquement par des sociétés. Mais il nous invite également à réfléchir sur notre façon de "penser fugitivement et émotionnellement" sur Internet.

       Comme artiste travaillant sur le thème de la communication virtuelle, je vous propose Markus Kison et son œuvre Pulse datant de 2008. 


       Il s’agit d’un "cœur" qui bat au mouvement des billets publiés sur la plateforme blogger. Il nous permet de visualiser en temps réel les humeurs des rédacteurs. Celles-ci sont analysées et comparées à une liste de synonymes d’émotions, puis ces données sont retranscrites physiquement par la métamorphose de ce cœur. 

Breaking, une performance d’Eli Commins :


       Toute la matière textuelle de la performance raconte un événement de l’actualité et provient de témoignages réels postés par des usagers de Twitter. Les spectateurs sont confrontés aux voix de ces témoins ou acteurs d’un événement. Breaking permet de donner forme à un récit commun qui se tisse à partir d’une multiplicité de points de vue et nous place dans une position nouvelle face aux informations que nous recevons à travers le monde grâce à Internet.

       Pour en revenir à Murmur study, il faut savoir que l'impression fonctionne à une vitesse limitée pour économiser du papier.  A la fin de chaque démonstration, les piles de papier qui en résultent sont recyclés ou réutilisés lors de futures expositions. 

3) La présence physique : une interrogation réel/virtuel

       Le travail de Christopher Baker est souvent spécifique au site : l'architecture et le lieu sont en effet des considérations importantes dans ses œuvres. Pour cet artiste, l’art qui s’engage dans le monde numérique tend, en général, vers des expériences immatérielles pour le spectateur, c’est pour cette raison qu’il considère la présence physique de cette sculpture monumentale comme l’élément qui fait la force de son installation. Voici une citation de l’artiste à ce sujet… 

       "Malgré une familiarité croissante des outils numériques, les objets physiques permettent encore de trouver écho avec le corps du spectateur d'une manière sensuelle, ce qui n’est généralement pas le cas avec des expériences lumineuses et virtuelles. Pour moi, le physique créé un pont important entre mes idées et le spectateur. Cela requiert beaucoup plus de travail pour finalement obtenir le même résultat, mais ces liens tissés sont ainsi purement numériques ou virtuels." 

       Trouver des interactions entre l'architecture, l'espace, le lieu et les données numériques est pour lui un moyen de produire un mélange riche. Je poursuis : 

       "Twitter signale qu'il y a, en moyenne, 200 millions de tweets par jour […]toutes les données numériques ont une base physique. Les données numériques ont besoin d'énergie, d'espace et de ressources.." 

       J’ai sélectionné cette citation que je trouvais intéressante car l’artiste nous parle de ces fragments de chiffres importants qui lui permettent d’en faire l’expérience sur le plan physique, cela l’aide à transformer notre réalité numérique en une démarche plus réfléchie.

       Mumur study nous oblige à prendre conscience qu’une partie de notre identité publique affichée sur ​​une base quotidienne par l'intermédiaire des réseaux sociaux pose des problèmes de confidentialité des données liée au respect de la vie privée. 

       Nous en venons donc à nous demander pourquoi les gens tiennent tant à partager leur vie privée sur le web.  [diap] Dès 1984, Roy Ascott (artiste et théoricien anglais) s’interroge sur ce phénomène et nous raconte, je cite : 

       "Se connecter au réseau, partager des échanges d’idées, propositions, visions et des potins est quelque chose d’exaltant, en fait, ceci devient totalement irrésistible et addictif" (Roy Ascott, Telematic Embrace: Visionary Theories of Art, Technology, and Consciousness, 1984, p. 231) 

       Je vous propose également deux œuvres qui traitent du sujet de la diffusion publique de l’identité sur Internet. Tout d’abord Listening Post par Mark Hansen et Ben Rubin (2002) :


       Les artistes récupèrent des fragments de texte à partir des sites de chat et forums publics. Puis ces textes sont ensuite lus par un synthétiseur vocal et affichés simultanément sur ​​une grille suspendue où sont disposés plus de deux cents petits écrans électroniques.

       Et enfin, Jens Wunderling et son installation dans l’espace publique nommée Default To Public - Tweetscreen (2008)  :

 

       Grâce à un système de géolocalisation des comptes, l’artiste récupère un tweet puis le projette dans l'espace public proche de l’auteur du message (vitrine, mur d'immeuble, panneau d'affichage) Dès qu’un nouveau message est affiché, une photo est prise automatiquement et envoyée à son auteur afin qu'il ou elle soit au courant de la "publicalisation" de son message. Le spectateur prend donc ainsi conscience de son auto-exposition sur le web à travers le monde physique. 

4 ) Conclusion 

       En conclusion, l’œuvre de Christopher Baker utilise un procédé très simple mais nous divulgue des messages clairs et explicites. A travers cette création d'une manifestation physique qui nous donne à voir l'accumulation des pensées personnelles accessibles  grâce aux réseaux sociaux et micro-blogging, l’artiste nous interroge sur notre utilisation des moyens de communications humains par une interaction entre le réel et le virtuel.

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