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09/12/2012

[Art Numérique] Re-présentation(s) urbaine

We meet at the market place








Depuis toujours, le marché joue un rôle d’échanges de marchandises, mais aussi d'idées. Au fil des siècles, la multiplicité de ces lieux conviviaux a permis la structuration des territoires et l’animation de la vie sociale. En peinture, ces échanges sont le plus souvent représentés par des scènes de groupe, où il n’est pas rare d’apercevoir différents personnages discuter entre eux. Cette idée s’illustre parfaitement dans l’œuvre la plus célèbre de Carl Leopold Müller, Le marché du Caire (1878); mais aussi dans le tableau de Philip Worth, La place du marché de Limoges; La place du marché de Camille Pissarro (1882) ou encore Place du marché de Bergen de Abel Grimmer (1570).

Durant tout le Moyen-âge et jusqu’au XVIIIème siècle, le marché est un dispositif public bien distinct, visible et clairement délimité. Au début de la modernité, cette réalité concrète, perceptible et policée du marché traditionnel s’atténue progressivement avec le développement du commerce international et des grandes compagnies. A présent, le terme de marché s’utilise également pour évoquer ces échanges virtuels économiques et sociaux.

       L’incitation du projet intitulé "re-présentation(s) urbaine(s)" tend à nous questionner de manière individuelle sur la reproduction d’un fragment de la ville de Saint-Etienne à l’aide de la technique de notre choix. Une fois la totalité de nos visions citadines singulières assemblées, cet ensemble interroge les problématiques de la cartographie urbaine et rend compte de son morcellement, sa fragmentation. L’unification des projets du groupe-classe crée alors une vision nouvelle de la ville. De nombreux artistes ont travaillé sur cette thématique, comme notamment Ghislaine Escande ; Laura Barrón et son œuvre Islario (2001) ; Philippe Favier, Vous n'êtes pas d'ici (2006) ; Cult of Marms avec son oeuvre interactive nommée The Olfactory Factory (2003) ; Giles Rollestone, Urban Feedback CD-ROM Trailer (1995-1996) ou encore  A20 Recall de Teran Michelle.

Mon travail plastique interroge la représentation de la Place Albert Thomas, populaire et animée 3 fois par semaine par un marché de producteurs. Mon choix s’est porté sur cette place car elle est pour moi un lieu singulier avec lequel j’entretiens des relations spécifiques de l’ordre de l’émotionnel, du rituel, du sensible et du mémoriel. Ceci s’explique par le fait que je sois fréquemment menée à observer cet endroit lorsque je prends le tram pour me rendre à la fac, mais également car ce lieu possède une résonance encore davantage particulière depuis septembre dernier. En effet, après avoir assisté à une conférence sur les marchés stéphanois, de nombreux souvenirs de mon enfance liés au marché ont pu être réactivés : mon école primaire était située juste en face d’un parking sur lequel se déroulait le marché de ma commune, deux fois par semaine. Durant les récréations, j’avais pour habitude d’observer les personnes qui apparaissaient de manière récurrente sur cette place afin de consommer, mais aussi discuter. A cette époque, leurs visages m’étaient familiers, mais à présent, ils ne plus qu’un simple moyen d’éveiller ma mémoire ou constater aussi certains oublis.

La raison qui m’a poussée à m’intéresser à la place Albert Thomas est l’ambiance similaire à celle de mes souvenirs d’enfance dégagée par ce lieu lors de mon exploration. Son atmosphère qui change littéralement selon son usage est quelque chose qui me trouble encore aujourd’hui : utilisé soit pour le stationnement des voitures, soit pour y déployer des stands les jours de marché , la place se réactualise sans cesse, subissant des transformations par les mouvements, les directions et les temporalités qui la structure, elle nous donne l’impression de pouvoir être re-découverte indéfiniment. Pour exprimer ma représentation personnelle de ce lieu où des changements interviennent fréquemment, je me suis tournée vers l’utilisation du médium vidéo.

Dans une première partie, le caractère calme du parking est mis en avant. Visuellement, il se caractérise par un motif où sont disposées des voitures immobiles (pour rappeler le parking) qui disparaissent de manière rythmée avec les chants des oiseaux. On assiste ici à l’éveil d’un espace où les seuls bruits perceptibles sont ceux qui entourent ce lieu sans animation : le déplacement du tram et les oiseaux.

        Durant la conférence sur les marchés à laquelle j’ai assisté,  un chiffre important m’a fortement interpelé : j’ai noté qu’environ 20% des personnes qui se rendent sur ce lieu quotidiennement ne consomment pas et viennent essentiellement pour entretenir des liens sociaux. La seconde partie de ma réalisation numérique cherche donc à représenter l’activité dynamique et l’impact social de cet espace collectif. Je me suis rendue sur place afin de réunir différents témoignages des clients et des marchands, tout comme l’œuvre Urban Echo de Christopher Baker (2008) ou encore Audio-Day de Trommer, Michael Wedemeyer et Von Arnold (1999). Ces déclarations restituées sous la forme d’un film documentaire typographique permettent la reconstitution d’une image globale du marché : un lieu de commerce, de rassemblement et de contacts humains. Les textes défilent et s’accumulent, nous montrant ainsi les mouvements et les dialogues qui animent cet espace. Ces défilements narratifs, où les lettres apparaissent peu à peu à l’écran, peuvent nous faire penser au clip de la chanson Jed’s Other Poem (Beautiful Ground), du groupe américain Grandaddy (2009). L’évolution constante de ce lieu est d’abord symbolisée par ces éléments typographiques représentés sous forme de flux, mais aussi par le fait que les textes semblent continuer à l’extérieur de l’écran. Ces écrits infinis veulent nous montrer l’espace ouvert aux changements qui caractérise la place et dont sa seule limite est celle de la dimension de l’écran qui ne peut nous montrer la totalité de ces flux. Les lettres qui apparaissent le temps de quelques secondes viennent parasiter ces dialogues. Tout ceci est renforcé par les bruits répétitifs et infernaux des caisses enregistreuses qui authentifient parfaitement le quotidien de ce marché. Enfin, ces récits singuliers révèlent également la multitude de perceptions ressenties sur un même lieu par ces habitants.

Cette vidéo nous présente une vision globale de la place Albert Thomas, mais elle projette également diverses ambiances, des récits singuliers et dissemblables qui nous permettent d’identifier et ressentir cet espace. Au cours du visionnage de la vidéo, nous avons donc toute liberté possible quant à la représentation imagée des mouvements, des histoires et des perceptions retranscrites dans ce documentaire. 

            Pour conclure, je tiens à remercier tout particulièrement Vincent Bodic pour son aide précieuse !


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