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04/06/2014

Une rose, un clou







UNE ROSE, UN CLOU


Il existe un proverbe japonais 出る杭は打たれる (deru kui wa utareru) assez connu en occident se traduisant en français par "Le clou qui dépasse appelle le coup de marteau". Dans la société japonaise, sa signification indique un appel à la discipline et à l’absence de créativité. L'individu ne peut exister qu'à travers l'appartenance à un groupe : famille, école, entreprise... c’est pour cette raison qu’au Japon, une personne hors de la norme est souvent considérée comme gênante.

De nombreux jours se sont écoulés depuis l’écriture de ma dernière rédaction car entre-temps, il s’est passé un truc assez dingue : je suis devenue étudiante. Cela relèverait presque du miracle, mais pourtant, j’ai bel et bien réussi à franchir cette nouvelle étape qui m’a malheureusement contrainte à énoncer devant mes amis la phrase que nous redoutions tant : "à présent, nos chemins se séparent". C’est en leur compagnie que, durant presque 4 ans, j’ai pu partager les meilleurs comme les pires moments de mes années de lycéenne. Des compagnons avec qui j’ai marché sur cette même route singulière et boueuse de l’enseignement professionnel. Durant tout notre périple qui nous a amené à se côtoyer, nous, élèves en difficulté avec l’apprentissage, avons essayé de contourner au maximum les obstacles afin d’atteindre l’échelle nous menant vers l’étape suivante. Malgré tout, il arrivait souvent que nous nous retrouvions couverts de boue. Mais grâce à la bonne humeur ambiante, nous avons réussi à tenir le coup, laissant ainsi le temps à la boue de sécher et disparaître. Tant dans notre façon d’aborder le travail que dans nos centres d’intérêt qui inspiraient bien souvent le dégoût, nous nous ressemblions beaucoup. Je pouvais facilement me confier à eux. Nous partagions ensemble nos meilleures astuces et des conseils sur nos dernières créations graphiques. Travailler en leur compagnie aura été un vrai plaisir car nous avions tous la même passion, la même envie d’évoluer et de développer chacun notre propre univers Mais honnêtement je n’aurais jamais imaginé que les années passeraient aussi vite.

C’est un peu comme lorsqu’il y a trop de garnements dans la même classe et qu’on se débrouille pour les mettre dans des classes différentes l’année suivante. Ils ont dû probablement penser que s’ils restaient avec moi une année de plus, ils ne progresseraient jamais. Quoiqu’il en soit, me voilà donc à l’université. Je vous l’avoue, ma première réaction en me retrouvant dans la salle de l’atelier d’écriture fut assez mémorable : "Diable ! pourquoi ai-je choisi cette option ? qu’est-ce que je viens faire au milieu de tous ces gens qui, pour la plupart, ont un bac L en poche, préparent une licence en Lettres et sont déjà tous formatés pour composer cinq rédactions par semaine ? J’ai beau aimer l’écriture, j’ai peut-être légèrement surestimé mes capacité." J’étais sur le point d’envoyer un mail à mon professeur pour lui demander s’il valait mieux que je lâche l’affaire tout de suite, lorsque je me suis souvenue de cette phrase de mon ancien professeur de dessin: "le meilleur moyen pour vous de raconter quelque chose, c’est de partir de ce que vous connaissez. Et la meilleure chose que vous connaissez, c’est vous-même. Alors, racontez-vous aux autres." Tout aussi étonnant que cela puisse paraître, cette phrase agit toujours sur moi comme un puissant stimulant. La pression aussitôt redescendue, je me suis dit que mon parcours scolaire inhabituel et ma créativité allaient sans doute pouvoir m’aider à stimuler et améliorer mon écriture.

Parmi mes nouveaux compagnons de route, j’ai fait la connaissance de Mathieu. Mathieu, c’est un intellectuel sorti diplômé du prestigieux lycée H. Du Rosier. D’après les rumeurs, cet établissement est connu pour y produire des "roses". Mais quand je vous parle de roses, ce ne sont pas ces modiques fleurs que chacun d’entre nous peut faire pousser dans son jardin. Non, celles-ci viennent d’un jeu de mots créé en clin d’œil au nom de ce prestigieux lycée et de ses fines fleurs qui y sont éduquées. Mon ancien lycée, quant à lui, produit soit des graphistes, soit des imprimeurs, soit des techniciens d’usinage… cela sonne tout de suite moins glamour. Bref, si je vous parle de Mathieu, c’est parce que tout comme moi, il vient d’avoir 20 ans cette année et qu’il a été désigné pour être mon binôme. Son père a également étudié au lycée H. Du Rosier, il est donc issu d’une famille d’élite. En somme, il fait partie du gratin de l’élite et il mange des repas pour élite trois fois par jour. Moi, depuis toute gamine, mes trois repas sont constitués d’une maigre ration de taboulé avec un quignon de pain sec et un yaourt premier prix. Nous n’avons pas vraiment grandi de la même façon. Ce type fait vraiment partie de l’élite. Il respire, mange, boit, vit l’élite. D’ailleurs, je suis sûre qu’il obtiendrait un poste pour remplacer l’inspecteur Derrick les doigts dans le nez et dès qu’il aurait franchi la porte, le directeur s’exclamerait : "Bravo. Dorénavant, vous faites partie de l’élite." Bref, ce n’est vraiment pas n’importe qui. Et évidemment, je me demandais si l’inspectrice taboulé que je suis pourrait s’entendre avec un gars pareil. Alors, une fois chez moi, j’ai réalisé quelques recherches pour tenter d’en apprendre davantage sur lui. À ma grande surprise, j’ai pu avoir accès à son profil Facebook. "Il parle 6 langues… ok, paye ta rivalité ! les likes ! regardons ses likes ! ouais… rien d’exceptionnel… punaise ! génial ! j’ai accès à ses articles ! voyons voir…il a peut-être posté quelques-uns de ses textes…"  Et là, j’ai vu ce que je n’aurais jamais dû voir. "Ce qu’il me blase ce gars ! Attends… c’est moi qui hallucine ou… il enchaîne les syllepses de sens dans son texte, là, non ?! Affirmatif ma grande, tu ne rêves malheureusement pas… Il a dû en briser des carrières ! Non mais sérieusement, les gens qui ont trop de talent comme lui, ils devraient juste brûler dans les flammes de l’enfer le plus rapidement possible, c’est tout !" Oui, lorsque je suis un peu jalouse, j’aime me poser sur mon fauteuil en cuir en agitant un bon verre de vin rouge dans ma main droite et souhaiter la mort des gens. Mais ne vous méprenez pas, ceci est le plus bel éloge que je puisse offrir à de telles personnes. Tout ceci a duré une bonne dizaine de minutes avant que je ne me décide finalement à agir. Je ne m'avouai pas vaincue aussi vite face à lui. Plus que jamais motivée, je me suis lancée dans l’écriture de cette rédaction à rendre pour la fin du mois de novembre, car il faudra sans doute deux journées seulement à Monsieur Élite pour accomplir cette tâche, mais pour moi, cela prendra bien deux mois complets !

Mon problème n’est certainement pas un manque d’inspiration, je suis même assez rapide pour trouver des idées, mais il peut m’arriver de passer des jours entiers à essayer différentes introductions, différents mots, différentes tournures de phrases, avec une seule obsession en tête : recommencer au bout de deux pages, car si j’arrive à effectuer ceci sans trop de difficulté, c’est forcément parce que je vais pouvoir en tirer quelque chose d’encore plus intéressant. Parfois, ça dure, dure, dure… et impossible de trouver à partir de quel moment je dois m’arrêter. Ensuite, la date limite approche et là, je me décide : "allez, j’y vais avec cette version". Mais perturbée par le délai qui est devenu bien trop court, j’ai tendance à être très vite irritée par tout ce qui m’entoure. Par exemple, il m’est tout simplement impossible de commencer à travailler tant que tous les éléments dont j’estime avoir bientôt besoin ne se trouvent pas dans un rayon de 1,50 mètre autour de mon bureau. Pourtant, j’ai absolument horreur de travailler dans ces conditions qui ralentissent ma progression. Mais d'une certaine façon, je l’imagine comme une sorte de rituel me permettant d’anticiper l’écriture. Quant à mon instant favori, il survient à l’heure où se couchent les premiers rayons du soleil. J’achève ma journée de cours, le nouveau sujet de rédaction en tête, je sors en hâte de l’établissement. Dix minutes de marche, c’est le temps qu’il me faut pour rejoindre mon arrêt de bus. Je profite toujours de ces six cents précieuses secondes de déambulation pour mettre à l’épreuve mes pensées. À cet instant, j’aimerais pouvoir flâner durant des heures en contemplant ces majestueux paysages, parcourir des kilomètres en observant ces scènes de vie quotidienne et tous ces petits détails que je néglige bien trop souvent, sentir ces odeurs familières tout en me remémorant de précieux souvenirs. Ensuite, il ne me reste plus qu’à presser hors de mon cerveau ce jus d’idées accumulées en si grande quantité. Au premier abord, cette activité peut paraître facile, mais pourtant, cela demande des années d’entraînement. Vivre à la campagne et sillonner de nombreux villages m’a permis de me rendre compte à quel point la marche m’aide à développer ma réflexion, ma créativité et mon sens de l’analyse.

Après avoir accompli une partie de mon travail, je me suis finalement décidée à rencontrer monsieur l’Élite. Avant ça, on m’avait prévenue qu’il était extrêmement orgueilleux. Je me suis alors mise à penser qu’il devait être le genre de type qui dresse un mur entre lui et son entourage, qui ne montre pas facilement sa véritable personnalité et qui garde ses distances avant de s’approcher doucement des autres. Mon objectif était donc clairement défini. Pour apprendre à se connaître mutuellement, il fallait que je détruise d’emblée ce mur et que je lui balance du taboulé en pleine poire afin d’établir le contact. Sans ça, il serait difficile de communiquer. Ainsi, bien que je sois moi aussi bouffie d’orgueil, j’ai décidé que pour une fois, j’allais faire le premier pas. Après avoir échangé quelques mots, je lui ai demandé : "Au fait, t’es plutôt sado ou maso ?" Expliqué sous un autre angle, c’est un peu comme si je lui avais envoyé un bon direct dans la tronche, façon de dire : "Allez hop ! J’enlève mes pompes, mon gars, alors, toi aussi, fais pareil et mettons-nous à l’aise !" Bref, je lui ai posé une question idiote et j’ai joué l'imbécile pour qu’il laisse tomber sa fierté et descende d’un étage. Monsieur l’Élite m’a alors répondu : "Hm… je ne peux pas vraiment répondre. Et puis c’est typiquement le genre de question que les gens se posent sans réfléchir dans une soirée au cours de laquelle ils se rendent pour draguer et Dieu sait que j’ai une sainte horreur de ce genre de conversation." Je vous l’avais dit… ce que c’est chiant, les élites !

Alors que j’essayais de lancer la conversation sur un sujet décontracté, ce type m’a balancé qu’il avait horreur de ce genre de discussion. Et en plus, il a eu l’air de dire : "ce n’est pas parce que t’es une idiote qu’il faut me prendre, moi aussi, pour un idiot" D’un côté, je peux le comprendre, mais quand même ! Quand dans un bar, je vois un type ou une nana en train de se demander s’ils sont sados ou masos, ça m’agace et j’ai envie de leur dire : "vous voulez que je vous montre ce que c’est une vraie sadomaso ?" Mais là, je voulais juste qu’il oublie qu’il faisait partie de l’élite du lycée H. Du Rosier et que l’on fasse les imbéciles ensembles, sans se prendre la tête. Alors, même s’il y avait des mouches mortes, des graines de maïs qui le font vomir ou encore des cheveux dans le misérable taboulé que moi, sa future coéquipière, je m’étais cassée le derche à lui préparer, il aurait mieux fait d’en prendre un peu avec sa fourchette et se montrer souriant, plutôt que de dire qu’il n’aimait pas ce genre de conversation et de faire le gars hyper sérieux. Pauvre membre de l’élite de mes deux, va ! Je voulais juste réduire la distance monstrueuse qu’il y a entre nous et t’enlever le balai coincé que t’as dans le cul ! Parce que je vais te dire un truc mon coco, que tu sois sado ou maso, que tu crèves ou non, j'en ai strictement rien à carrer, mais alors à un point que tu ne peux même pas imaginer !

Il y a bien longtemps que je n’avais pas pété les plombs à ce point. En fait, sur le moment, j’ai gardé mon calme. Un peu comme si j’avais jeté le taboulé par terre et dit tout en le piétinant : "je vois tu n’aimes pas ça… à vrai dire, moi non plus ! ahaha ! " j’avais super honte de moi. Ce type m’avait envoyé balader. J’avais envie de balancer le taboulé à la poubelle, l’air de faire comme si je l’avais trouvé sur la table en rentrant de l’université et que je n’avais absolument aucune envie de manger un truc pareil. Enfin bref, la collaboration avec ce mec, je la sentais très mal. Bien sûr, ce n’est pas de sa faute. Nous partageons tous une culture dominante qui nous a été transmise, mais il serait bon d’en prendre conscience afin de permettre à chacun d’exprimer sa personnalité sans chercher à lui imposer une norme. Il suffit d’un déclic… Après, si je ne lui ai pas encore pété une phalange en la lui tordant à 45 degrés, c’est parce qu’en fait, c’est un type plutôt bien. Mais honnêtement, lorsqu’on est en plein rush avant une date limite, est-ce bien le moment de se ramener avec une tarte aux poireaux ? Quelle est cette odeur qui me chatouille les narines ? Je ne suis pas la grand-mère du petit chaperon rouge à qui on apporte une galette, à ce que je sache ! Je ne sais même pas comment ça se mange, ce truc ! La prochaine fois, qu’il m’apporte du taboulé, bon sang ! 

C’est ainsi que s’achèvent ces quelques lignes consacrées à la rencontre entre une rose de l’élite et un clou mal enfoncé. Si vous pensez toujours que les élites sont vraiment lourdingues et vous aimeriez les balancer dans la cuvette des toilettes ou bien si vous voulez me féliciter pour avoir réussi à rendre cette copie dans les temps, je vous invite à m’écrire pour m’en faire part. Vous pouvez également me poser des questions du genre : "Pourquoi un type sorti du lycée H. Du Rosier se retrouve-t-il à travailler avec un déchet comme toi ? ", "Est-ce pour en arriver là que Mathieu a fait des études dans un prestigieux lycée ?", ect. J’attends vos commentaires. Ils peuvent être envoyés à l’adresse suivante : vous devez être membre de l'élite pour lire la suite.

1 commentaires:

"Pour apprendre à se connaître mutuellement, il fallait que je détruise d’emblée ce mur et que je lui balance du taboulé en pleine poire afin d’établir le contact." J'adore !

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