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02/10/2012

[Écriture] Yaourt à la mûre (façon Proust)






      Il y avait déjà fort longtemps que parmi mes pensées ne subsistait guère plus que les punitions et cauchemars d’enfance, le reste étant condamné par des volets dans la pièce la plus sombre de ma demeure maternelle.

      Lorsqu’un ennuyeux jour d’hiver, ma sœur décidant de faire du tri dans notre cave mit la main sur un pot de confiture de mûre que mon défunt père avait soigneusement entreposé sur l’étagère, près du vasistas, entre deux livres de jardinage. Elle me proposa d’en tester la saveur. Très peu enthousiasmée par le goût de la mûre reconnu pour son acidité, j’hésitai et refusa finalement son offre. Quelques instants plus tard, elle revint et me tendit ce même petit pot (qui me paraissait tellement grand à l’époque) accompagné cette fois-ci d’un yaourt nature. Avant d’en apprécier sa saveur, je n'eus pourtant en mémoire aucun souvenir de cette gélatineuse et luisante composition. Après avoir mélangé les deux ingrédients, je porta à ma bouche la fameuse mixture. 

      Mais à l’instant même où la substance liquide se déposa sur mes papilles gustatives, un frémissement de plaisir que je ne pus contrôler s’échappa et dans une joie intense, si intense, mes soucis disparurent à tour de rôle. Ce petit goût m’était familier, mais d'où me venait-il ? Pourquoi m'offrait-il cette sensation ô combien agréable ? C’était merveilleusement bon. Je n'eus plus aucun doute, ce mélange possédait bien quelque chose d’envoutant. Cherchant à comprendre ce curieux et puissant phénomène, j'entrepris la dégustation d’une seconde cuillerée où je ne ressentis rien de plus que dans la première, puis une troisième qui m’en procura encore un peu moins que la seconde. Continuer ainsi n'en valait plus la peine, ce que je cherchais à identifier ne se trouvait pas dans ce que j’avalais, c’était quelque chose de beaucoup plus profond, une vérité cachée au fond de moi. Il me fallait pour cela éveiller mon esprit. 

      Mes yeux en avaient vu sûrement beaucoup plus que certains ne peuvent l'imaginer. Mes divers déménagements, mes nouvelles découvertes culinaires et mon apprentissage de la vie étaient sans aucun doute la cause de tout cet oubli. Faisant face à ma raison, c’est alors que je vis la pièce où mijotait bien souvent cette sauce pendant des heures, sur un coin de la cuisinière à gaz portative. Chaque semaine, elle répandait une si délicieuse odeur de fruit qui traversait toute la maison, m’appelait, parvenait dans ma chambre et inondait mes narines de son parfum enivrant. Dans cette grande salle, un peu sombre, je m’asseyais sur mon ballon de foot à côté de la cuisinière et je laissais passer le temps… Mon géniteur était là, mélangeant méticuleusement les morceaux. Immédiatement, tout refit surface. La bouteille de gaz rouge, le collant disposé au-dessus de la bassine à confiture qui ne retenait que les pépins, la louche qui avait été tournée dans la marmite presque autant de fois que le vieux foulard nacré de ma grand-mère dans notre machine à laver, l’escalier menant au garage que nous descendions sur les fesses comme des montagnes russes, ma collection de cassettes VHS Babar qui avait enduré la puissance dévastatrice de mes premières dents de lait, les J'aime Lire de mon grand frère que je lui volais à défaut de pouvoir monter sur son vélo, le saule pleureur et ses branches où nous réinventions les acrobaties de Tarzan, le chemin rouge que nous empruntions un samedi par mois avec ma sœur pour acheter des graines de tournesol et notre Picsou Magazine. Cette nostalgie était étouffante, au point d’en oublier presque totalement de respirer, comme si je voulais m’immerger entièrement dans ces souvenirs fabuleux. 

      A présent, lorsque je mange un yaourt à la confiture de mûre et qu’une graine se coince entre mes dents, cette douleur me rappelle encore celle de la perte d’êtres chers disparus avec le temps. Je recycle alors cette pensée maussade, comme cette partie de yaourt encore vierge que l'on racle, suspendue, comme toujours à cette fine étiquette protectrice lui servant de couvercle. Et lorsque je me sens un peu triste, seule ou nostalgique, il me suffit simplement d’entamer un nouveau pot pour faire revivre dans ma mémoire tous ces merveilleux moments qui ne se reproduiront plus.


Mars 2011.

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